<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?> <?xml-stylesheet type="text/xsl" href="/rss20.xsl" media="screen"?> <rss xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" version="2.0"> <channel> <title>Odamafemme - 3_chambre_avec_vue_prague</title> <description>journal souvenirs photos écriture romans littérature</description> <link>http://odamafemme.blogspirit.com/3_chambre_avec_vue_prague/</link> <lastBuildDate>Mon,  8 Sep 2008 05:40:10 +0200</lastBuildDate> <generator>blogSpirit.com</generator> <copyright>All Rights Reserved</copyright>  <item> <guid isPermaLink="true">http://odamafemme.blogspirit.com/archive/2005/10/16/chambre-avec-vue-chap-3-prague.html</guid> <title>Chambre avec Vue. Chap 3 : Prague</title> <link>http://odamafemme.blogspirit.com/archive/2005/10/16/chambre-avec-vue-chap-3-prague.html</link> <author>noreply@blogspirit.com (Coursenois)</author>   <category>3 Chambre avec vue : Prague</category>   <pubDate>Sun, 16 Oct 2005 17:10:00 +0200</pubDate> <description> &lt;p&gt;&lt;b&gt;&lt;u&gt;&lt;a href=&quot;http://odamafemme.blogspirit.com/images/medium_dsc01965bflounb1.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/u&gt;&lt;/b&gt;&lt;/p&gt; &lt;p align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;u&gt;Chapitre 3&amp;nbsp;: Prague&lt;br /&gt;&lt;/u&gt;&lt;/b&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Confortablement installé au volant de sa Golf, je me dirigeai avec «&amp;nbsp;elle&amp;nbsp;» vers la frontière toute proche. Très peu de voitures s'y présentaient. Un garde tchèque nous fit signe de nous garer. Je baissai la vitre et me retrouvai aussitôt face au canon d'une kalachnikov. Je compris un seul mot de ce qu'il me dit : «&amp;nbsp;Passeport !&amp;nbsp;». Il nous regarda, regarda les photos, feuilleta les pages à la volée et sembla s'étonner qu'un français conduise une voiture autrichienne. Il passa nos papiers à un officier abrité du froid par une petite guérite. Plutôt nerveux le militaire. Avec ce froid et le doigt sur la détente du fusil, j'aurai pas intérêt à ce qu'il éternue. Je pense que je recevrais une drôle de pluie de postillons. Du genre à ne plus jamais avoir de rhume. Le fonctionnaire qui était dans son abri passa un bras à l’extérieur et nous fit signe de rouler jusqu'à lui. Ce que je fis sans rechigner pour échapper au canon qui me rendait également nerveux. L'officier nous regarda, puis tamponna posément nos passeports, en bon fonctionnaire qu'il était, avec probablement les derniers tampons tchécoslovaques de l'histoire. Il me les rendit à travers la fenêtre de la voiture, et dans un grand sourire et sans que l'autre soldat ne l'entende, me dit avec un accent rocailleux : «&amp;nbsp;Merci !&amp;nbsp;». Merci de quoi, je ne sais pas. Je crois que ça lui faisait plaisir de me dire le seul mot qu'il connaissait, et là de me montrer qu'il était content de voir un français. C'est vrai que la révolution de velours n'était pas très loin, et qu'il n'en avait sans doute pas vu beaucoup par ici. Ah ! La France ! Et tout ce qu'elle représente.... Je suis surpris que nous ayons encore une image positive à l'étranger. De beaux restes survivent. Images surannées et grotesques : Baguettes sous le bras et béret basque, galanterie et cuisine fine, défenseur de LA Liberté et droits-de-l'homme-tagada-stoin-stoin. Si ils savaient.....Bah ! Laissons les croire ! Ils finiront bien par s'apercevoir tous seuls que la France n'est plus ce qu'elle était depuis longtemps. J'ai l'impression d'entendre mon grand-père : «&amp;nbsp;Pauvre France !&amp;nbsp;» Voilà ! J'étais à l'Est ! De l'autre côté du rideau de fer. Les histoires d'espionnage, de codes secrets, de KGB, me revenaient à l'esprit. Les polices politiques, les hommes en long imperméables noirs, feutres sur la tête qui dissimulaient des petits yeux cruels ( les flics politiques ont toujours de petits yeux cruels ). Ca n'avait rien de risible et pourtant, ça m'excitait de me retrouver dans des lieux interdits au reste du monde pendant si longtemps. Churchill disait que la différence entre une démocratie à l'ouest et une démocratie populaire, était que quand on frappait à la porte à six heures du matin, à l'ouest on savait que c'était le laitier....&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Les routes étaient à l'image du pays : ruinées. D'énormes nids de poules caviardaient le macadam et je faisais slalomer la voiture là où je pouvais. Quelquefois je ne pouvais plus les éviter, et nous décollions des sièges pour heurter le plafond de la Golf avec le crâne. Nous traversions des villages sans âges. Les maisons aux façades lépreuses laissaient transpirer la difficulté de vivre des tchèques durant cette période. Sur le bord de la nationale défoncée, je fus surpris de voir d'anciens panneaux routiers rouillés mais toujours présents. Il y avait le dessin d'un char militaire avec le chiffre 50 écrit dessous pour indiquer la vitesse. Drôle d'effet tout de même. Les russes avaient vraiment tout prévu à l'époque. En août 1968, «&amp;nbsp;elle&amp;nbsp;» habitait avec ses parents un village près de la frontière. Elle se souvenait avoir entendu en pleine nuit les chars qui roulaient vers Prague. En fait, elle ne les entendait pas vraiment, mais toute la maison vibrait à cause de la multitude de tanks dont les chenilles faisaient trembler le sol. Nous rejoignîmes enfin l'autoroute vers Prague. Mon amour, fatiguée par nos nuits tumultueuses, avait posé sa main sur ma cuisse, puis de ma cuisse, elle l'avait glissée ostensiblement vers mon entrejambe. Elle s'endormit ainsi, en me caressant doucement. Quelquefois dans son sommeil, ses doigts se crispaient brusquement dans un réflexe, me faisant sursauter. Un soupir de satisfaction sortait alors de ses lèvres. Il était facile d'imaginer ses rêves, et à mon avis, la nuit risquait encore d'être chaude malgré les -17° ambiants. Les arbres étaient givrés par le froid intense, et la campagne n'était qu'un vaste manteau blanc sans mouvement. Pas un oiseau, pas un animal. Je doublais quelquefois de vieilles Trabans, ces voitures typiques de l'Est, tout en plastique, et que l'on repérait de loin à cause des colonnes de fumées noires qu'elles dégageaient en roulant. Enfin, nous arrivâmes dans les faubourgs de Prague. Les grandes avenues accueillaient encore quelques vieux immeubles, jadis splendides, mais que la pauvreté gangrenait sérieusement. De temps en temps, un bâtiment de style soviétique, vaste cube de béton gris, bousculait les façades anciennes aux balcons ouvragés. Je remarquai qu'ils étaient souvent décorés de fresques en l'honneur du prolétariat. Un jeune ouvrier, torse nu et musclé, mâchoire carrée et cheveux coupés très courts, montait à l'assaut des fenêtres du deuxième étage d'un air très décidé. Une main vigoureuse brandissait désormais les restes tordus de ce qui fut une faucille. Avec cette allure, on aurait pu le croire sorti du magazine «&amp;nbsp;Gay pied&amp;nbsp;» ou quelque chose comme ça. Mais je ne pense pas que c'était l'idée première des soviétiques.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Nous arrivions à Prague en touristes. C'est à dire sans rien avoir réservé, pensant qu'il ne serait pas difficile de trouver une chambre. Hélas ! Tous les hôtels étaient complets. Finalement, un office de tourisme nous proposa un petit appartement dans le centre. Ce n'était pas cher et je commençai à craindre le pire. Dans quel taudis allions-nous atterrir ? Mais pas le choix. C'était tout ce qu'on nous proposait. Nous arrivâmes à Beneditskaïa, petite rue de Staré Mesto ( vieille ville ) aux vieux immeubles baroques et mal entretenus. Les murs laissaient apparaître des briques érodées sous l'enduit grisâtre et décrépit des façades. Un commissariat de police d'où suintait une odeur de sueur, d’huile de friture et de bière rance gardait l'entrée de la rue. La présence de ce poste de police n'était pas forcément rassurante. Je sentais la main gantée de mon amour, serrant la mienne, et se demandant où nous étions tombés. Enfin nous trouvâmes le N° 10. C'était un bâtiment des années 30 et nous eûmes la surprise de voir un &lt;i&gt;Pater noster&lt;/i&gt;, ces petits ascenseurs sans porte, qu'on prend au vol quand il arrive à l'étage. Des restes de moulures Art Déco ornaient le plafond. Le superbe deux pièces se composait d'une cuisine, coincée dans le couloir d'entrée avec un vieux réfrigérateur des années 50 et sa plaque de cuisson posée dessus. Une vaisselle hétéroclite pendait d'un égouttoir qu'on avait fixé au mur. Face au frigo, la salle de bain-toilettes-buanderie-chauffe eau-débarras- grenier. Sortant de la cuisine couloir, se trouvait le salon-salle à manger-chambre dont le lit occupait la plus grande surface. Une petite table en bois avec deux chaises meublaient le tout. Dans une petite étagère-table de nuit-bibliothèque-placard à vêtements près du lit, je trouvai une vieille édition du «&amp;nbsp;Petit Prince&amp;nbsp;» en français, et éditée à Moscou dans les années 50. Tout ici respirait le grisaille des années 50, et rien n'avait bougé depuis. De la fenêtre, nous avions une vue sur la vieille ville et les toits de tuiles vernissées. Des clochetons en bulbes ponctuaient par endroits le paysage citadin et découpaient le ciel de Prague. Encore une chambre avec vue. Elles ponctuaient régulièrement les étapes importantes de notre vie....Nous étions content. Il faisait chaud dans l'appartement et finalement nous ne serions pas soumis aux contraintes des hôtels, avec ses cortèges de petits déjeuners à heure fixe, des chambres qu'il fallait libérer pour faire les lits, etc... Nous avions acheté un guide et commencions à déambuler dans les rues de Prague. Je ne ferai pas une visite complète de la ville, superbe, et que les tchèques ont parfaitement restaurée ces dernières années. Prague sortait d'un joug de presque cinquante ans. Il restait pas mal de traces de cette vie grisâtre et sans relief, où tout n'était que combines et passe droits avec le «&amp;nbsp;Parti&amp;nbsp;» si on voulait s'en sortir. En cette fin de 1992, le pays était exsangue et tout était à vendre ! Des russes étaient restés dans le pays et vendaient sur de vastes tréteaux, tout ce qu'il leur était possible de vendre. Fruit de trafics divers, géré par une maffia naissante, devenue toute puissante en Russie depuis. Des uniformes de l'armée russe jonchaient en vrac la plupart des tréteaux. Du simple soldat au général. Uniformes complets, décorations pour hauts faits d'armes comprises, des tonnes de chapkas en peau de lapin, de toutes tailles, de tous les régiments. On pouvait voir déambuler dans les rues toute une armée bigarrée de jeunes gens arborant des insignes à l'étoile et à la faucille et marteau. Des italiens, des français, toute l'Europe était à Prague. Bien sûr, j'avais acheté une chapka aussi. Rien de tel pour avoir chaud à la tête. Mais j'avais enlevé l'insigne frontal car j'avais des réticences à me promener avec ça sur la tête. Ne croyez pas que je n'aime pas les communistes. Au contraire, puisque j'ai «&amp;nbsp;frayé&amp;nbsp;» avec eux dans ma jeunesse et que j'ai toujours des idées plutôt à gauche. Mais je ne voulais pas le porter. Nous marchions dans les rues, au milieu de cette foire permanente. Une drôle d'ambiance régnait. Etait-ce la scission prochaine du pays, ce côtoiement nouveau pour les tchèques avec les «&amp;nbsp;occidentaux&amp;nbsp;», la maffia omniprésente ? J'achetai des cartouches de cigarettes et trois boites de caviar. Je n'avais jamais goûté de caviar et le prix dérisoire incitait à en acheter. Seul le risque de se faire prendre à la frontière m'empêcha d'en acheter davantage. Même s'il était périmé, il resterait la boite avec son bélouga bleu et les inscriptions en cyrillique. Cela ferait un souvenir pas ordinaire. Le froid s'était durcit et mon pauvre équipement d'hiver commençait à montrer ses limites. J'avais de plus en plus de mal à marcher à cause de mes genoux gelés. Mon appareil photo se mit en berne également et refusa de fonctionner davantage. Heureusement, il me reste quand même quelques belles photos et, tandis que j'écris ces lignes, je regarde ma bien-aimée sur Carlus Most ( Pont Charles ) en train de me sourire. Nous rentrâmes, totalement gelés, à notre cher appartement. Par bonheur, l'eau de la baignoire sabot était bouillante. «&amp;nbsp;Elle&amp;nbsp;» vint me rejoindre sous le jet brûlant et nous fîmes l'amour au milieu des vapeurs brumeuses et chaudes. Elle s'était assise sur moi, et je voyais des rigoles d'eau serpenter sur son corps ondulant de plaisir. De temps à autre une mèche de cheveux venait sur son visage. Elle la rejetait en arrière d'un mouvement de la tête, et j'admirai alors ses seins hauts sur les pointes desquels perlaient des gouttes d'eau que je buvais avec délice.&lt;br /&gt; J'ai beaucoup aimer Prague...&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Nous dînions le soir dans de petits restaurants qui s'efforçaient de s'adapter aux nouvelles contraintes d'un tourisme naissant. On y mangeait des goulaschs étranges mais délicieuses, des Knödel comme en Autriche, et des soupes ardentes qui nous chauffaient le corps et l'âme. La Pilsen coulait à flot et nous étions bien. Nous étions bien ensemble, dans cette ville hors du temps, aux décors surannés. ( A suivre )&lt;br /&gt; La veille du nouvel an fut très animée dans les rues de Prague. Une foule de tchèques hétéroclites, et déjà passablement alcoolisée, chantait et apostrophait tous les touristes. Personne ne comprenait leur langue mais on devinait que la liesse provenait de la scission à venir du pays. La tension montait avec la proximité de minuit, heure à laquelle la séparation serait consommée et les deux peuples des étrangers l'un pour l'autre. Nous marchions au milieu des centaines de pétards éclatants sans discontinuer. Je savais que les nerfs de mon amour ne supporteraient pas longtemps toutes ces déflagrations. Chaque détonation me valait une main écrasée et je commençais à être sérieusement contusionné des doigts, déjà abîmés par le froid. Je ne savais pas comment cela risquait de dégénérer. Des militaires avaient discrètement pris position dans certains endroits stratégiques de la ville. Il s'agissait de ne pas effrayer les touristes et de sauvegarder les apparences pour que l'économie continue à profiter des devises qui arrivaient à flot. Nos pas nous menèrent sur la place Wenceslas. Dans le haut de la place se trouvait un cercle rempli de terre sableuse. Des croix, des photos, des fleurs, des rubans. C'était un lieu de recueillement. Je me souvenais de ce film pris clandestinement où l'on voyait Jan Palach s'immolant par le feu. Et nous nous retrouvions sur ce lieu, symbole de la lutte pour la liberté des tchèques. Nous étions serrés «&amp;nbsp;elle&amp;nbsp;» et moi, dans le froid de ce 31 décembre, à tenter de déchiffrer les multiples messages et témoignages laissés par des visiteurs du monde entier. La nuit arriva rapidement et les rues s'emplirent de monde. En passant sur Celetna, la rue où était né Kafka, nous entendîmes un violoncelle. Entendre cette musique était étrange. C'était un concerto de Bach, magnifiquement interprété par un musicien d'une cinquantaine d'année. Il jouait, faisant aller son archer sur l’instrument par -17° ! Il s'était abrité sous un porche d'immeuble, emmitouflé dans plusieurs couches de manteaux et portait des mitaines. Je ne comprenais pas qu'on puisse faire de la musique dans ces conditions. Fouillant mes poches, je trouvais quelques billets que je lui remis à la fin du morceau. La couronne tchèque ne valait pas grand-chose pour nous. Il me remercia en allemand et nous commençâmes à discuter. Il nous apprit qu'il était violoncelliste dans l'orchestre national de Prague mais que depuis la révolution, les salaires n'avaient pas suivis le coût de la vie. En une soirée de manche, il gagnait avec les touristes l'équivalent de son mois de salaire dans l'orchestre. Nous le quittâmes sur un concerto en sol majeur d’une gaieté où perçait l’espoir d’une vie nouvelle. Nous décidâmes de dîner dans une pizzeria pour la St Sylvestre. Nous en trouvâmes une, sans flonflon ni orchestre, ni même de décoration de fin d’année. Il y avait certainement mieux, mais faire la fête ne nous intéressait pas. C'était une toute petite salle avec un four qui chauffait agréablement l'air. Je ne me rappelle plus si la pizza était bonne. Aucune importance. La seule image que je garde est celle d'une jeune femme en pleurs qui gifle son mari à plusieurs reprises. Lui ne dit rien. Il ne réagit pas. Il regarde la table fixement et attend d'un air triste et impuissant que l’averse de coup finisse.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Nous regagnâmes notre petit appartement. Le froid intense nous avait complètement exténué et c'est endormi l'un contre l'autre que nous passâmes la nuit de la St Sylvestre. Le lendemain matin, la Tchécoslovaquie avait fait place à la République Tchèque. Depuis, ces deux pays vivent séparément leur propre destin. Un soleil superbe illuminait ce jour historique. Les rues étaient pratiquement désertes. Quelques rares voitures, des touristes en quête d'un petit déjeuner, tout comme nous. La fête de la Sécession avec dû être grandiose. Les rues par endroit étaient entièrement couvertes de verre pilé. Les bouteilles cassées par terre et piétinées par la foule en liesse, s'étaient transformées en milliard de cristaux verdâtre qui recouvraient les vieux pavés praguois jusqu'à les rendre totalement invisibles. La façade de l'hôtel Europa nous ouvrit ses portes et nous trouvâmes dans ce lieu de quoi nous restaurer. J'imaginais tous les apparatchiks soviétiques qui étaient venus se groinfrer ici quand il venaient à Prague du temps du communisme. Autre temps, autre moeurs. Désormais des troupeaux entiers d'occidentaux venaient se frotter aux lustres fanés et consommer des breakfasts et des milks shakes.&lt;br /&gt; Nous quittâmes Prague le jour même pour regagner l'Autriche.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Les routes tchèques étaient blanches de&amp;nbsp; la poudreuse répandue par le vent. Nous passâmes la frontière sur une petite route après Breslav. En ce premier janvier, les postes de douanes n'étaient guère encombrés. Je ralentis et m'arrêtai le long de bâtiments gris, sans étages, sortes de bureaux provisoires qui semblaient devoir durer éternellement, et sur lesquels flottait le nouveau drapeau national. Aucune présence. Seule la barrière frontalière blanche et rouge était levée. J'hésitais à&lt;br /&gt; redémarrer, repensant au garde à la kalachnikov qui nous avait accueilli à l'aller. Tout à coup un bras en uniforme sortit d'une fenêtre et nous fit signe de passer. En avançant, je constatai la présence d'un douanier avachi sur une chaise le long de la fenêtre. A ces côtés, une bouteille de ce qui ressemblait à de la vodka. Dans le fond du bureau, dormait un collègue, également vautré sur une chaise, la tête rejetée en arrière, bouche ouverte au plus grand bonheur des quelques mouches qui arrivaient à supporter les grands froids et les relents d'alcool fort. Le local sentait la misère, et les semblants d'uniformes avaient été portés par plusieurs générations de fonctionnaires. Je franchis la frontière en regrettant de ne pas avoir acheté davantage de caviar....Nous arrivâmes à la frontière autrichienne. «&amp;nbsp; Chez nous&amp;nbsp;» comme elle disait. Les bâtiments de ce côté de la ligne étaient plus cossus et les douaniers, habillés chaudement dans de beaux uniformes neufs, battaient la semelle en rigolant entre eux. Un supérieur ( galons doré ! ) nous regarda vaguement puis nous fit signe de dégager d'un air dédaigneux. Nous circulâmes rapidement sans rien demander. Je sentis ma compagne qui commençait à respirer plus facilement. Une heure plus tard, nous arrivâmes chez elle. La maison était glacée mais nous étions heureux de rentrer et n'avions pas envie d'avertir sa famille de notre retour. Cette soirée serait la dernière que nous passerions seuls, ensemble, avant longtemps. Je sortis de mon sac une bouteille de champagne que j'avais apportée pour fêter le nouvel an. Un Lanson rosé, une merveille ! J'enfouis la bouteille dans la neige du jardin et commençai à préparer du pain et du caviar. Nous nous étions habillés comme pour une sortie au concert et avions disposé des bougies dans le salon tyrolien. La soirée fut somptueuse : caviar et champagne ! Le grand luxe. Les flammes vacillantes et chaudes faisaient briller nos yeux. Peut-être trop à certains moments. Nous vivions des heures teintées d'une nostalgie naissance, avec la conscience que la séparation était proche. Par bonheur, le champagne nous aida à surmonter la mélancolie et nous rendit plus ardents que jamais. Nous fîmes l'amour doucement, tendrement, comme si la lenteur de nos mouvements pouvait ralentir le temps et repousser l'inexorable moment du départ. Elle pleura, et je vis dans ses yeux tout son amour noyé dans une eau couleur de mer.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je partis deux jours plus tard, le coeur brisé à nouveau par cette séparation. Le hall de l'aéroport tournait autour de nous, qui ne pouvions plus nous détacher l'un de l'autre. Ses joues mouillées inondaient mon cou et mes lèvres. Combien de temps à tenir ainsi, à nous voir sporadiquement ? Ca ne pouvait pas durer éternellement, il fallait se décider. Après un dernier long baiser, je franchis les portes du hall. Contrôle du passeport, un dernier regard vers mon amour, et la fuite. La fuite à grand pas pour ne pas revenir en arrière. Résister. Il fallait que je me prépare. Faire les choses dans l'ordre, sans légèreté pour ne pas risquer de tout perdre. La prochaine rencontre, s'il y avait encore une rencontre, nous déciderions. Que faisons-nous maintenant ? Aurais-je le courage, malgré tous les sentiments que j'avais pour elle, de tout quitter, de me lancer dans l'inconnu ? Et puis, m'aimerait-elle encore ? J'avais toujours la crainte qu'elle rencontre quelqu'un et qu'elle en tombe amoureuse. Ou bien qu'elle se lasse de cette relation épisodique et difficile. Qu'elle choisisse la facilité d'une relation simple et sans risque. Elle était si belle, et elle est toujours si belle, que je vivais cette crainte comme une fatalité. Ma vie était faite d'extrême, de bonheur et de malheur, de joie et de peine. Je vivais dans la passion et plus rien d'autre ne comptait.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je rentrai en France et repris le travail sans entrain particulier. Les images de mon amour à Prague, nos promenades sur le Ring viennois, le parfum de ses cheveux alors que nous regardions la couronne impériale d'Autriche dans la Schatzkammer de la Hofburg à Vienne ( Musée du Trésor National ), tout ceci m'envahissaient. Plus petite que moi, j'aimais me tenir derrière elle et poser mon menton doucement sur sa tête quand nous regardions ensemble quelque chose. J'enfouissais mon nez dans ses cheveux et je sentais leur parfum de miel et de tilleul frais. Je la tenais souvent enlacée, mes bras l'entourant amoureusement. Je m'arrangeais toujours pour sentir le galbe de ses seins sur le dessus de mes mains. Mon audace de faire ces attouchements en public, sans avoir l'air de rien, la faisait sourire. La bonne éducation autrichienne se serait outrée de ce genre de chose. Une de ses mains se glissait alors dans son dos et je la sentais venir presser mon sexe en toute discrétion mais avec fermeté. Ces jeux nous amusaient et entretenaient en tous lieux et en tous moments un érotisme qui nous lâchait que rarement. Nos sens étaient survoltés et s'exprimaient avec fureur quand nous retrouvions seuls, chez elle. Toute une journée à jouer ainsi, faisait monter une pression qui explosait le moment venu. Nos ébats étaient emprunts de sauvagerie et nous inversions souvent les tendances en commençant par un coït féroce et bestial, avec cris, hurlements, griffures et soupirs, et en finissant la plupart du temps par des préliminaires alanguis, des caresses furtives et des chatouilles à n'en plus finir. «&amp;nbsp;Elle&amp;nbsp;» avait plusieurs parfums. Je ne m'en rassasiais pas. Un de ceux que je préférais était celui qu'elle dégageait pendant l'amour. Je mis quelques temps à me souvenir ce qu'il m'évoquait. Ayant vécu en Crête quelques années auparavant, je me souvins du café matinal de ma logeuse de l'époque. La belle Lia, femme brune et haute en couleur, me préparait chaque matin un café parfumé avec une graine de là-bas, dont je n'ai jamais connu le nom. Cette graine donnait au café une douceur envoûtante, et en bouche un goût d'amande séchée qui se mêlait agréablement à la rugosité du café grec. «&amp;nbsp;Elle&amp;nbsp;» avait ce parfum pendant l'amour. Il me rappelait le soleil crétois, les herbes sauvages dans les montagnes, la mer et le sable des criques, l'amitié vécue pendant des mois, l'amitié perdue au fil des ans. Elle me redonnait ce bout de vie qui m'avait sauvé à une époque. Me retrouver sur cette île m'avait redonné le goût de vivre. Désormais, l'amour de cette femme venait à la rencontre de mes souvenirs les plus chers, et je trouvais merveilleuse cette fusion entre les deux plus belles parties de ma vie.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je me retrouvais donc le lundi matin au travail. Mes collègues avaient pris l’habitude des mes silences à chaque retour d’Autriche et ne s’étonnaient pas de me trouver si peu bavard sur mon réveillon et mes vacances. Ils étaient patients et savaient que je leur raconterai Vienne quelques jours plus tard. Le téléphone sonna. C'était «&amp;nbsp;elle&amp;nbsp;» à l'autre bout du fil. Une crainte énorme me traversa. Pourquoi appelait-elle ce matin ? Qu'était-il arrivé ? «&amp;nbsp;Elle&amp;nbsp;» düt sentir ma crainte soudaine, car aussitôt elle me rassura en me disant que tout allait bien et qu'elle m'aimait, mais qu'elle voulait me dire que la Schatzkammer avait brûlé dans la nuit ainsi que la bibliothèque nationale à côté de la Hofburg. La nouvelle me fit mal. Nous y étions la veille avant que je reprenne l'avion pour la France. Des milliers de livres précieux avaient disparu dans les flammes, perdus à jamais pour la postérité. Des trésors de l'humanité évanouis, partis en fumée, transformés en cendres vulgaires. Des centaines de viennois s'étaient mobilisés toute la nuit, formant une chaîne humaine immense qui se passait et repassait les livres fumants que les pompiers allaient récupérer un par un au milieu de l'incendie. Elle m'appelait pour me demander si je n'avais rien remarqué la veille. Bien sûr que oui. Aussitôt l'image de deux gars de la Feuerwehr, qui regardaient l'installation électrique et tâtaient les murs près de la Schatzkammer, me revint à l'esprit. L'incendie devait couver déjà, mais ils n'arrivaient pas à le localiser. Et nous avions visité tout ça. Nous avions sans doute été les derniers visiteurs avant que tout ne brûle. Je n'arrivais pas à comprendre la signification de ce fait. Sans doute n'y en avait-il aucune. Le hasard, simplement le hasard nous avait placé là à ce moment. J'aurais vu les derniers éclats du lustre impérial avant qu'il ne disparaisse. ( A ce moment, nous ne savions pas encore que tout le trésor avait été sauvé et que peu de choses avaient brûlées dans ce musée. Par contre la bibliothèque avait subi d'énormes dégâts, ainsi qu'une aile de la Hofburg, rénovée depuis peu ). Enfin, je compris pourquoi «&amp;nbsp;elle&amp;nbsp;» m'appelait si rapidement ce matin-là. Je compris que tout ce qu'on faisait ensemble avait beaucoup d'importance à ses yeux. Les lieux, les choses, tout ce qu'on partageait avait de l'importance et la disparition d'un lieu que nous avions apprécié ensemble, et qui avait disparu, la touchait énormément. Comme si on nous avait amputé une partie de nous-même. Au travers son appel, c'est tout notre amour qui parlait.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Les jours passaient, ennuyeux, sans intérêt. Mon seul soleil dans ce mois de janvier gris et froid était notre appel du soir. Nous nous téléphonions régulièrement, même pour quelques minutes, souvent pour une heure ou deux. J'appelais d'une cabine publique la plupart du temps, ne voulant pas profiter du téléphone des amis qui m'hébergeaient. Ma hantise était de ne pas trouver de cabine libre à l'heure dite, soit parce que trop convoitée par les étudiants sans le sou qui appelaient parents et copains pendant des heures, travailleurs émigrés qui prenaient de longues nouvelles du pays... Le mobile n'existait pas à l'époque et le téléphone était une chose partagée, recherchée, convoitée. Il m'arrivait de chercher à l'avance la cabine oubliée par tous, recluse dans un recoin d'immeuble, cachée par l'ombre d'un panneau publicitaire. Les indices de poussière, de débris divers sur le sol me permettaient souvent d'évaluer son taux de fréquentation, et je me trompais rarement. Je m'étais composé une superbe collection de télécartes qu'au début je conservais sans trop savoir pourquoi. L'habitude de tout garder ? Maintenant, je possède des cartes rares qui me permettraient un super retour d'investissement et me rembourseraient tous les appels téléphoniques de cette période si je les revendais. Mais je les garde en souvenir. Et les souvenirs n'ont pas de prix....Au fil du temps, je commençais à ressentir une certaine tension dans la voix de mon amour. La séparation nous pesait. Moi-même, j'avais de plus en plus de mal à supporter cette situation. Non pas que je la remettais en cause. Au contraire, mon désir et mon amour étaient toujours intacts. Plus que jamais je souhaitais que nous soyons réunis et il ne me serait jamais venu à l'idée de rompre. Il me tardait que nous soyons ensemble, que cette situation se finisse. L'épreuve était difficile à vivre. Elle me parlait désormais des problèmes que lui causait sa mère qui ne voyait pas d'un très bon oeil notre relation. Son ex-ami qui lui faisait plus ou moins une sorte de racket et de chantage si elle partait en France. Elle s'était portée caution pour lui quelques années auparavant pour je ne sais plus trop quoi, et il menaçait de ne plus payer ce qu'il devait si elle partait. Elle aurait dû alors débourser un maximum pour lui. La possibilité qu'elle parte ne lui plaisait aucunement. Elle me parlait de son ras le bol de l'école où elle travaillait, du poids des institutions autrichiennes, du qu'en dira t-on, des préjugés et des esprits rétrogrades de la campagne où elle vivait. Je sentais peu à peu que mon contact et notre relation lui ouvraient les yeux sur sa vie sans relief et finalement sans joie réelle, soumise aux autres parce que c'était ainsi. A sa mère, à ses chefs, à ses «&amp;nbsp;amis&amp;nbsp;», aux institutions et aux traditions. Exactement comme pour moi, germait dans son esprit la possibilité de s'exiler, de partir pour tout recommencer, autrement, en espérant mieux ailleurs. J'avais peur en même temps que son désir de partir d'Autriche ne soit qu'une fuite et non pas seulement le désir de me rejoindre pour fonder quelque chose à deux. Je pataugeais dans mes contradictions. Mon désir de partir également, de recommencer autre chose ailleurs et mon désir de rester, pour rester près de mon fils que je voyais de temps en temps et qui vivait avec sa mère.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; «&amp;nbsp;Elle&amp;nbsp;» vint en Bretagne en février. Six longues semaines sans se voir. Ce fut elle qui aborda le sujet. Tout était déjà cogité, pensé dans les moindres détails, bordé de tous côtés. Elle allait poser une année sabbatique auprès de son école, et viendrait me rejoindre avant la rentrée prochaine. Elle avait raison d'être prudente et de ne pas se jeter dans l'inconnu tête la première. Après tout, nous vivions peut-être dans une chimère. Une histoire rêvée que la triste réalité du quotidien transformerait en cauchemar. Tout était planifié. Elle donnerait des cours au mois de juillet dans le petit port de l'année dernière pour venir près de moi en Bretagne. Elle ne rentrerait pas en Autriche à la fin de son contrat. Ce fut presque un soulagement pour moi qu'elle ait pris cette décision. Et j'acceptai lâchement, sans rien proposer d'autre, et sans protester, face à son courage. Maintenant, il me fallait faire mes preuves et organiser toute la logistique pour sa venue. Finis les squattes chez les copains. De toute façon il fallait que ça cesse et que je commence à m'installer quelque part. Chez moi, chez nous.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt; </description>  </item>  </channel> </rss> 