16.10.2005
Chambre avec Vue. Chap 4 : Arrivée en France
Chapitre 4 : Arrivée en France
Cette période du début des années 90 n'était guère favorable au logement. Il était très difficile (déjà !) de trouver un appartement agréable et confortable à un prix abordable. Je collectais toutes les annonces que je pouvais trouver, tous les journaux gratuits locaux, les encarts des notaires. Mes critères étaient simples : Quelque chose de pas trop grand, à cause du loyer, mais de spacieux quand même, clair, lumineux, pas bruyant et propre. Et pas cher. Et puis près du centre aussi, pas en banlieue, mais pas trop près quand même à cause de la circulation, et pas cher. Je souhaitais également éviter les grands ensembles, les barres anonymes, les tours immenses. Plutôt les petits immeubles anciens, mais pas trop, avec peu d'étages et des gens sympas, et pas cher. En fait, le pécule que j'avais gagné lors de ma mission en région parisienne avait fondu comme une glace vanille fraise près d'un four à pizza. (Ca change de l’habituelle neige au soleil...) Nos vacances en Normandie, mes virées grand standing à Vienne, et une nouvelle petite voiture pour mes déplacements avaient eu raison d'une bonne partie de mes économies. Je pris rendez-vous rapidement avec des particuliers et des agences. Le premier particulier que je vis était un petit bonhomme rabougri, au crâne presque chauve sur lequel piquaient tout droit de rares touffes de cheveux gras. Il semblait vêtu tout au long de l'année d'une vieille veste en laine, d'une couleur pisseuse naturelle et que fermait une fermeture Eclair mal cousue. Il me regardait par en dessous en montrant des dents jaunâtres qui se voulaient former un sourire rassurant. Raté. Il me faisait penser à un hybride de Ténardier et de l'Avare. Il avait, à ses dires, un superbe appartement dans un quartier que je connaissais pour y avoir partagé une chambre avec une petite amie étudiante quelques années auparavant. J'en gardais des souvenirs d'une certaine animation qui me plaisait bien à l'époque. Je déchantai rapidement. Le quartier avait changé et était devenu la proie des dealers de la ville. Je grimpai malgré tout au 4ème étage sans ascenseur ( en panne ) dans des remugles d'urine et d'odeurs de fritures rances peu appétissantes. Il me fit visiter son appartement comme si j'avais le privilège d'une visite privée au palais de Versailles. La cuisine était immonde avec des coulures de graisse sur les murs à l'endroit où avait dû se momifier une antique cuisinière à gaz. Il m'évoquait des parquets somptueux là où je ne voyais que linoléum décollé, et des murs de marbre alors que la tapisserie retournait à l'état sauvage en s'enroulant sur elle-même. Entrant dans la chambre royale, je devinais aussitôt où avait dû se situer la tête de lit du locataire précédent. Une auréole de graisse sombre et translucide imbibait le milieu du mur. Je me mis à fuir ce lieu alors qu'il allait me faire visiter la grande galerie des glaces et sa baignoire en porphyre antique et robinets en or. Le second appartement était tout en haut d'une tour et survolait la ville de sa hauteur imposante. Pas moyen d'ouvrir les fenêtres. Système anti suicide. J'entendais le souffle fantomatique du vent dans les colonnes sèches de l’immeuble. C'était un endroit pour la déprime à plus ou moins long terme. J'avais l'impression dans cette petite pièce, d'être placé sur une pointe d'aiguille. Le vertige me prit et je quittai la tour. Sans me décourager, je pris rendez vous dans un quartier près du centre. Bien situé, avec de belles architectures début de siècle et des platanes qui bordaient le boulevard, je me remis à espérer. Le loyer était tout à fait abordable et les volumes, d'après l'annonce, semblaient spacieux. J'arrivai en fin d'après midi après le travail et notai qu'il était difficile de trouver une place pour se garer. Déjà que j'étais en retard à cause de la circulation, abondante à cette heure de la journée. La jeune femme de l'agence arriva après moi en courant. « Vous avez trouvé à vous garer facilement ? » Puis prenant conscience qu'elle était en train de dévaloriser son produit, ajouta : « Ce n'est pas toujours ainsi, heureusement. » « Non, je suppose que c'est plus facile au mois d'août ! » Elle ne releva pas ma blague et commença à farfouiller dans un immense sac où végétaient douze kilos de clefs diverses et variées. Après plusieurs essais infructueux ponctués à chaque fois d'un sourire forcé auquel je montrais également les dents, elle réussit à ouvrir la porte d'entrée d'un immeuble cossu, jadis hôtel particulier, et reconverti depuis la location à forts rendements depuis son redécoupage en appartements. Je me dirigeai vers l'ascenseur tandis qu'elle réussissait à ouvrir une porte du rez de chaussée et à pénétrer dans le premier logement en entrant. Deux pièces superbes avec cuisine équipée, salle de bain et grands placards dans le couloir. Les moulures du plafond ajoutaient à la touche bourgeoise du lieu. « C'est superbe ! » Le semi remorque démarra au feu rouge en dégageant une nuée toxique et noire qui vint frapper la fenêtre donnant sur la rue. « Comment ? » « Non...Je disais...ça a dû être superbe..autrefois... » Je lui criai dans le conduit de l'oreille tandis qu'elle grimaçait pour saisir ce que je lui disais. « Vous n'avez rien d'autre dans le même genre mais un peu plus calme ? » «Venez dans la salle de bain, on s'entendra mieux » D'un geste de la main, je lui fis comprendre que ce n'était pas la peine et que je repartai vers de nouvelles aventures. Je sentis une main sur mon épaule. Je me retournai et me trouvai face à une photo sous pochette plastique transparente. Elle tenait le descriptif devant mon visage en souriant en biais. Dix secondes plus tard, je l'emmenai de force vers ma voiture et lui demandai de m'indiquer le chemin le plus court. Assise sur le siège passager, elle ramena sa mini jupe comme elle put mais n'arriva pas à cacher la dentelle blanche qui ornait le haut de ses bas. Ce fut comme un choc et je me pris à me demander depuis quand je n'avais pas fait l'amour. Mauvaise idée. Il était temps que nous soyons réunis, mon amour et moi. Nous arrivâmes enfin devant un petit immeuble fin 19ème à deux étages. Quatre logements en tout et pour tout. La rue n'était pas très passagère et je me garai devant l'immeuble. « L'immeuble a été rénové tout récemment » me fit-elle en se collant ostensiblement à moi tout en regardant la bâtisse. Mon coup d'oeil sur ses jambes ne lui avait pas échappé. Autant mon humeur était devenue soudainement maussade, autant la sienne avait tourné à la cajolerie espiègle. Un escalier de bois nous mena au second étage. Elle m'avait précédé et je suivais en soupirant un fessier rond qui ondulait langoureusement à chaque nouvelle marche. Arrivés sur le palier, elle posa son sac à terre et recommença à fouiller à l'intérieur pour trouver la clef. La vue plongeante sur son décolleté me fit soudainement transpirer. C'est pas vrai ! Je vais pas craquer comme ça pour une visiteuse d'agence en goguette. Je fis quelques pas sur le palier et enlevai mon imperméable que je plaçai devant moi pour dissimuler une érection de plus en plus flagrante. Elle se redressa enfin avec la clef qu'elle me présenta comme un trophée. Je remarquai qu'un bouton de son chemisier avait sauté, autorisant une vue directe sur des seins aux contours fermes et généreux. Comme ça, à première vue... Et avait-elle besoin de se pencher à l'équerre en me tournant le dos pour ouvrir cette satanée porte. Comme s'il était nécessaire d'avoir l'oeil directement à hauteur de serrure pour la faire fonctionner. Vous ouvrez une porte comme ça vous ? Oui ? Par une nuit sans lune et avec un taux d'alcoolémie prononcé ?
Elle poussa la porte. Une tapisserie claire apparut. Je pénétrai dans une grande pièce aux murs propres, au plancher immaculé et neuf. Une petite kitchenette où un frigo trônait discrètement dans un coin. « Cette pièce peut servir à la fois de cuisine et de salle à manger » me fit la jeune femme tout en jouant négligemment avec la clef qu'elle faisait aller et venir le long de sa gorge. Une autre grande pièce servait de chambre. Je m'abstins de tout commentaire et me dirigeai vers la fenêtre. La chambre donnait sur des jardins privés et une multitude d'arbres centenaires. Le calme régnait. Je me voyais déjà avec mon amour dans ce petit nid. Cette vision me fit le plus grand bien et ce fut tout tranquillement que je dis à la jeune femme qu'elle me plaisait...que sa vue me plaisait...que la vue de la fenêtre me plaisait... et que je la prendrai volontiers...que je le prendrai volontiers....l'appartement.....Elle sentit que la possibilité d'un cinq à sept était passée et c'est d'un ton de gendarme qu'elle me dit qu'il fallait remplir les papiers pour la location, fournir des bulletins de salaire, une caution, un chèque avec une avance. Nos humeurs respectives avaient une fois de plus permutée. J'avais enfin trouvé notre logement. Nous allions vivre ici, baiser comme des fous entre ces murs, courir tout nu dans trente mètres carrés, prendre des petits déjeuners en amoureux... Je me sentais d'une humeur guillerette en descendant l'escalier. L'envie me prit même de lui faire une tape amicale sur les fesses. Mais elle l'aurait mal pris....
J'appelai le soir même ma chère et tendre pour lui apprendre la bonne nouvelle, sans évoquer la présence de la jeune femme de l'agence. A quoi bon...Elle était ravie et notre projet prenait corps peu à peu. J'avais du mal à croire que dans quelques semaines nous vivrions ensemble. Nous aurions notre « chez nous ». Nous partagerions nos repas, ferions les courses ensembles, nous promènerions sans la fatalité d'un retour programmé et d'un avion à prendre. Nos esprits seraient libres, dégagés de toutes contraintes. Nous allions vivre ensemble ! Une panique terrible me saisit tout à coup. Je ne savais pas si j'étais prêt. La vie de bohème que je menais depuis bientôt un an allait cesser. Finies les soirées avec les copains, les grasses matinées dans les draps en boule, les affaires que je rangeais seulement quand je n'arrivais plus à pénétrer dans ma chambre, les pets tonitruants suivis d'odeurs plus ou moins sulfureuses. Les lectures de polar jusqu'à pas d'heure dans la nuit. Putain ! Fini le célibat ! De plus, la dernière expérience de vie commune n'avait pas été des plus heureuses. Même si tout n'était pas entièrement de ma faute. Je n'avais pas su gérer une situation de crise et j'avais fait tout de travers. Saurai-je appliquer les leçons que j'avais pu, ou cru, tirer de cette histoire ? Merde ! J'aimais cette autrichienne plus que tout. Elle était la meilleure chose qui m'était arrivée de toute ma vie, avec mon fils. Elle était belle, intelligente, intuitive, fine, sensible, élégante avec trois fois rien, rayonnante, souriante, aimante, admirable, câline, ouverte, patiente, et surtout : amoureuse. Avec elle, je vivais des choses totalement exotiques. Je connaissais désormais Vienne comme ma poche, et mieux qu'elle, qui pourtant y était née. J'allais faire mes courses en Tchéquie tout à fait banalement comme quand on va au supermarché. J'aurai viré le premier qui m'aurait prédit ceci un an auparavant. Ma vie d'alors était une petite vie partagée entre nos familles et les quelques amis qui supportaient encore ma compagne de cette période. Je m'emmerdais terriblement et m'autocensurais pour ne pas froisser une personnalité entièrement tournée sur elle-même. Mon ex et moi ne nous sommes jamais engueulés ! Jamais ! Nous aurions dû. Un soir en rentrant du travail, j'ai trouvé notre maison vide. Il me restait juste un lit, une table, une chaise, et un jouet oublié par mon fils sur le parquet du salon, et sur lequel je me mis à pleurer, sans pouvoir m'arrêter. Mais cette vie de célibataire ne me convenait plus. Je commençais à tourner en rond et mon coeur débordait d'amour. Mon désir de partager ma vie avec elle était très fort. Nous nous étions donné un an pour voir si nous allions continuer à nous aimer malgré la distance. Nous allions nous donner encore un an pour savoir si nous pouvions nous supporter et vivre ensemble. Peut-être le rêve allait-il s'écrouler et se transformer en horrible cauchemar. « Elle » était en fait une horrible gorgone, autoritaire et coincée. Je ne pourrai plus boire de bière, ni fumer ma cigarette. Je devrai ranger mes affaires, faire la vaisselle quotidiennement, passer l'aspirateur ( aaaaarrrghhhh....), mettre mes affaires sales...au sale. Même les chaussettes arrivées malencontreusement sous le lit, et qui ne répandraient plus leur parfum si caractéristique de fonds de vestiaire. Je voyais autour de moi les déjà vieux célibataires et leur laissez aller, ou bien au contraire leurs manies de vieux garçons. Aucunement, je ne souhaitais leur ressembler. Et puis de toute façon, c'était impossible : j'avais trouvé la femme de ma vie ! Il fallait que je commence à m'entraîner à ne pas me laisser aller à la facilité. Et d'abord meubler convenablement notre appartement avec plus de choses que ce qu'on avait bien voulu me laisser quand mon ex était partie. Je n'avais pas envie d'une réflexion du style : « C'est Zen chez toi ! » phrase amplifiée par la résonance d'un appartement vide. La vaste maison de mes parents me procura quelques petits meubles, de la vaisselle, une armoire en kit jamais montée parce que très laide. Quelques étagères en pin complétèrent l'ameublement ainsi qu'une superbe étagère japonaise de belle longueur qui partagea agréablement le coin cuisine de ce qui fut la salle à manger. Tout était prêt et je tenais mon amour régulièrement au courant de l'avancement des aménagements. Je sentais souvent dans sa voix comme une impatience de venir. La pression qu'elle subissait de son côté devenait insupportable. Sa venue ressemblait à une fuite. Je ne voulais pas y penser et me dire simplement qu'elle venait en France pour que nous soyons enfin réunis, pour toujours, et pour que nous puissions nous aimer en toute liberté et à l'infini.
Son arrivée était prévue début juillet. Elle accompagnait un groupe d'élèves autrichiens comme prévu. Pour préciser les choses, elle resterait dans ce petit port de Bretagne où résidaient mes parents et qui l'hébergeraient pendant le mois de juillet. Moi-même, je travaillais et résidais à 80 kilomètres de là. Le jour J arriva enfin. Je quittai l'entreprise à l'heure pile et me précipitai vers la côte pour l'accueillir à la gare. Tous les records de vitesse furent battus ( j'ai honte ) et j'arrivai quinze minutes avant l'entrée du train en gare. Quelques personnes attendaient déjà dans le hall. J'étais plus que tendu. Une angoisse irraisonnée m'étreignait la gorge. Pourvu qu'elle soit bien dans le train. Pourvu qu'elle soit toujours la même. Pourvu qu'elle m'aime encore. Pourvu que je lui plaise encore et qu'elle n'aie pas rencontré un bellâtre de passage dans un wagon et qui lui ait tourné la tête en deux minutes. Non ! Elle n'était pas aussi facile et futile pour se laisser embobiner par le premier venu. Le train entra en gare. Les premiers passagers commencèrent à descendre : familles en vacances, militaires en permission, routards et sacs à dos. Je remarquai vers l'arrière du train un remue ménage avec un rassemblement qui s'opérait dans un beau désordre. Elle était là, donnant de la voix en allemand pour informer un groupe de jeunes et les remettre en ordre. Des petits vieux qui passaient par là furent terrorisés par les ordres en allemand et se mirent à accélérer le pas malgré eux. Le groupe s'avança avec « elle » en tête, belle bergère d'un troupeau anarchique de p'tits cons. Je la regardai venir. Qu'elle était belle !
Elle m'aperçut et son sourire fut un sourire de soulagement. Sa main saisit la mienne en passant et elle m'embrassa légèrement sur la joue. Garder sa distance à cause des élèves. Ses doigts mêlés aux miens en disaient plus que tous les mots. Il fallut une bonne heure pour que les familles d'accueil récupèrent chaque élève. Le dernier élève disparu, les dernières consignes données, et ce fut l'hallali. Elle se colla à moi et je sentis sa langue envahir ma bouche, ses lèvres capturer mes lèvres, ses dents me mordre sauvagement. Je crus que nous allions faire l'amour debout dans le hall de la gare, ses jambes entourant mes hanches et copulant rageusement appuyés contre les affiches qui vantaient le bon air de la Bretagne et sa douceur maritime. Je me voyais déjà le pantalon sur les chevilles, hannanant comme un bûcheron en défonçant l'intimité de mon amour gémissante tandis que sa petite culotte tournoierait tel un cerceau autour de sa chaussure au rythme de mes saillies. Mais comme nous étions bien éduqués, je n'eus droit qu'à une fellation dans la voiture pendant le trajet qui nous menait chez mes parents.
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