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10.01.2008
Les Aigles de Vienne Chap 33 - 1ère partie
Je remets le texte car les paragraphes se sont bousculés. :s
Toutes sirènes hurlantes, la voiture de police qui emmenait Rudi et Luis, n’avait mis que vingt minutes pour parvenir dans le centre de Vienne, là où habituellement on mettait une heure. Rudi téléphonait à longueur de temps, tandis que Luis, les doigts plantés dans l’accoudoir, se rongeait intérieurement en pensant aux conséquences des actes de Griete.
De plus en plus hors du coup, Mat-mat s’était proposé pour accompagner Lisa au bureau central et commencer à l’interroger, avec l’autorisation de Rudi. Comprenant le malaise que ressentait le policier français, celui-ci avait accepté.
Une foule énorme et compacte se dirigeait vers l’Heldenplatz. Cette place, probablement la plus importante de Vienne, était située près de la Hofburg, jadis Palais des Empereurs d’Autriche. On pouvait y accéder par deux endroits principaux : par la vieille ville et ses rues tortueuses et étroites, la plupart piétonnières, et où se côtoyaient magasins de luxe ou de souvenirs, et restaurants plus ou moins touristiques, tous à la gloire de Sissi et de l’Empire défunt. La Michaelerplatz menait à la cour principale du Palais en passant par un couloir majestueux en voûte et en arcade, courant sous les bâtiments impériaux. Une fois traversée cette cour, une autre arcade, à l’opposée de la première, s’ouvrait directement sur l’Heldenplatz.
L’autre entrée, plus accessible, était le Ring, ce boulevard extérieur qui entourait le premier arrondissement de Vienne, le cœur historique de la ville. Ce boulevard avait été édifié à la place des anciens remparts, détruits sous Franz Joseph, et qui n’étaient plus d’aucune utilité militaire ou défensive. Cette dénomination de Ring venait de sa forme circulaire, comme un anneau. La Burger Tor, sorte d’Arc de Triomphe monumental, en permettait l’accès.
C’est par cet endroit qu’Hitler, au moment de l’Anschluss entre l’Allemagne et l’Autriche en 1938, avait fait son entrée triomphale dans la capitale. Une foule idolâtre en délire l’avait ovationné tandis qu’il prononçait son discours du haut du balcon de la Bibliothèque Nationale bordant l’Heldenplatz.
C’est exactement ce même parcours, et cette même représentation théâtrale, qu’avait choisi le chef du gouvernement autrichien, Georg Haiderer.
Celui-ci ne cachait même plus ses opinions, ni son admiration pour le troisième Reich. Il avait définitivement choisi de répéter cette part d’histoire peu glorieuse, et cela ne semblait gêner personne. Le si peu de voix qui s’étaient élevées pour dénoncer cette similitude, et la symbolique qui en découlait, avait rapidement été mis au pas. Soit en les privant d’accès aux médias, soit en leur faisant comprendre que leur intérêt était d’adhérer, plutôt que de critiquer.
La voiture de police se gara tout près du Volkspark qui bordait la place à l’opposé de la Bibliothèque. La cérémonie devait débuter à quatorze heures. Rudi regarda sa montre : trente minutes avant l’arrivée de Haiderer en voiture décapotable et son passage sous la Burger Tor.
― Griete est là, quelque part dans la foule. Il faut rechercher une moto, affirma Luis.
― Une moto ? Quelle moto ? Quelle marque, quelle couleur ? On ne sait rien sur son engin. Et des motos, il y en a des tas dans ce secteur. C’est le moyen le plus pratique pour circuler dans l’arrondissement. Vous connaissez votre femme mieux que moi. Imaginez quelle serait sa stratégie, ce qu’elle ferait pour parvenir à approcher ce crétin d’Haiderer.
― La connaître mieux que vous ? Désolé, la femme que je connais est une informaticienne. Pas une terroriste qui démonte et remonte une kalachnikov en quinze secondes, montre en main, un bandeau sur les yeux tout en récitant « Le Capital » de Karl Marx. Je n’ai aucune idée de ce qu’elle va faire !
Luis regardait avec un certain dégoût la foule joyeuse et souriante qui s’agglutinait, piétinant lentement en direction de la place où Georg Haiderer ferait son discours. Des images de Griete avec sa moto lui parvenaient comme des flashes. Il relisait de mémoire tous les articles qu’il avait trouvés au « Kronen Zeitung ». Les faits relatant les braquages, et l’évaporation de la moto dans le labyrinthe des ruelles moyenâgeuses du Vieux Vienne. La façon dont celle-ci se faufilait à toute allure au milieu de la foule, pour disparaître au nez et à la barbe de la police impuissante.
― Elle va utiliser la moto jusqu’au bout, finit par souffler Luis comme dans un songe. Elle ne la lâchera pas, quoi qu’elle fasse. Il faut surveiller tous les accès possibles en moto.
― Elle ne peut passer nulle part. Même par le parc. Il y a des barrières continues qui barrent les accès. Ici, sur le Ring, trop de monde. Impossible de passer. Même pour une moto. La foule est trop compacte, trop dense.
― Et par le centre ville ? Par Graben ou Dorotheergasse ?
Rudi réfléchissait, se voyant lui-même en train de se balader en scooter sans trop de difficultés au travers des petites rues.
― C’est bien gardé par ce côté. En plus, on a interdit aux gens de passer par ces endroits afin d’éviter les mouvements de foule à cause de l’étroitesse des rues. On a préféré les réserver pour les secours, en cas d’incident.
― Griete connaît la vieille ville comme sa poche. Je suis certain qu’elle va passer par là ! Combien de temps nous reste-t-il ?
― Un quart d’heure…
Ils se ruèrent au travers de la populace en marche, Rudi faisant jouer sa carte de police pour aller plus vite et se frayer un chemin. Enfin, ils arrivèrent à proximité d’un endroit protégé par la police et interdit à la foule, tout près de l’arcade la plus proche de l’Heldenplatz, et qui menait à la cour du Palais de la Hofburg. Une voiture de police bouchait l’accès routier. Une simple barrière métallique complétait le rempart contre l’invasion populeuse. Faible rempart, puisque celle-ci était largement ouverte. Des petits malins réussissaient à passer par la cour impériale, marchaient sur les trottoirs en longeant les rondins noircis par le temps où on attachait autrefois les valeureux chevaux Lipizan de la Garde de l’Empereur. Ils accédaient ainsi facilement à l’Heldenplatz en franchissant l’espace entre la barrière ouverte et le mur de la Hofburg, sous les sourires bonasses des plantons de service.
Soudain, une immense clameur s’éleva de l’autre côté de la place. Sans aucune gêne, Rudi grimpa sur le capot de la voiture de police des agents, puis sur le toit, faisant dangereusement onduler le métal sous son poids.
― Il arrive, cria-t-il à Luis. Il est en avance.
Il sauta d’un bond, laissant sur le toit un creux que les agents auraient du mal à faire admettre à leur hiérarchie.
― Remontons l’arcade jusqu’au Palais, jusqu’à la Michaelerplatz. Elle ne peut venir que par là, lança Luis à Rudi.
Les acclamations de la foule étaient telles que les deux hommes avaient des difficultés à se comprendre l’un et l’autre quand ils parlaient. Ils franchirent la première arcade. Quelques piétons encore, puis dans la cour, deux flics en train de fumer une cigarette tout en discutant et en rigolant. Pas du tout concernés par les événements qui se passaient au-delà du Palais.
― Quelle bande d’abrutis. A quoi ça sert qu’on donne des consignes de sécurité, fit Rudi, en colère.
Il se dirigea vers les deux uniformes et présenta sa carte. Aussitôt les cigarettes se retrouvèrent à terre et la main droite à hauteur de visière. Rudi engueulait les deux sbires et leur faisait la leçon. Luis, distrait, regardait la scène, un sourire aux lèvres, malgré la gravité de la situation.
Il revint à la réalité quand le vrombissement d’un deux cylindres monta jusqu’à lui, venant de l’autre côté de la cour. Il eut à peine le temps de se retourner que la moto noire passa à côté de lui dans un hurlement rageur. Il sentit le vent de l’engin lancé à toute vitesse quand il le frôla.
― Griete ! Non ! hurla-t-il.
En un seul saut, la moto escalada l’étroit trottoir passant sous l’arcade. Les quelques personnes qui s’aventuraient encore par ce chemin, n’eurent que le temps nécessaire pour se plaquer au mur ou sauter, par instinct de survie, au-dessus des rondins de bois, et se retrouver en vrac sur le pavé de la ruelle.
Luis avait une bonne longueur d’avance sur Rudi. Ils couraient tous les deux comme des dératés après la forme noire et casquée qui passa sans encombre la barrière que les deux agents avaient laissée ouverte. Le pilote était un véritable acrobate.
Entre-temps, Georg Haiderer était arrivé au pied du grand escalier de la Bibliothèque nationale et saluait la foule d’un geste un peu trop rigide du bras, un peu comme son prédécesseur quelques soixante dix ans plus tôt. Il n’avait pas osé l’uniforme, mais le salut à la foule avait comme un relent de déjà vu qui n’inspirait rien de bon pour l’avenir.
Hors d’haleine, Luis chercha par où était passée Griete. Les deux policiers hurlaient dans leurs téléphones mais restaient statiques, ne sachant quoi faire tant qu’ils n’avaient pas reçu d’ordre. Rudi donna une tape dans le dos de Luis et l’entraîna à sa suite en direction de la Bibliothèque. Des rampes d’accès flanquaient chaque côté du bâtiment et aboutissaient en haut de l’escalier extérieur, sur un palier qu’on ne devinait qu’une fois arrivée au sommet.
Le bruit du moteur de la moto était couvert par les cris de la foule, et personne ne semblait se soucier de ce cavalier thanatophore, tout de noir vêtu. Luis l’aperçut dans une courbe de la rampe d’accès la plus proche. Griete parvenait en haut de l’escalier au même moment que Haiderer, marchant à reculons, toujours saluant la population en liesse, et hurlante de bonheur.
Les deux hommes couraient toujours côte à côte, tentant de battre le record du monde du deux cent mètres. Luis constata avec effroi que Rudi avait son pistolet à la main. Un monstre noir à la gueule démoniaque, dont il devinait les capacités destructrices.
Un coup de feu claqua, suivi aussitôt d’un deuxième. Comme une vague énorme refluant vers la mer, la foule rassemblée sur la place eut le même mouvement de retrait. Elle se baissa dans un bel ensemble coordonné, et un mouvement de panique commença à se dessiner. Les services de sécurité, soudain débordés, ne savaient plus où donner de la tête, partagés entre la nécessité d’intervenir pour voir ce qu’il se passait, et le fait de canaliser la masse qui se bousculait pour fuir le danger.
Rudi, totalement exténué, arriva en haut le premier, tout près de l’entrée de la Bibliothèque. Il s’était arrêté net et d’un geste mal assuré par l’effort qu’il venait d’accomplir, pointait son Glock vers un endroit que Luis, le souffle coupé par la course et l’émotion, vit enfin.
Un groupe étrange de trois personnes, se faisait face, comme figé dans l’ultime moment qui les séparait de l’irréparable. Un homme avait les mains levées, ne sachant pas quoi faire d’autre que d’éviter le moindre mouvement. Un second était tombé sur les fesses et avaient les mains en avant comme pour se protéger des projectiles qui allaient sortir du pistolet qui le visait, et que tenait une ombre entièrement sombre, à l’allure gracile et séduisante comme la mort. A cheval sur la moto et toute de cuir noir vêtue, Griete tenait en joue un Georg Haiderer ridicule, qui implorait qu’on le laissât vivre. Le moteur de la moto tournait toujours, avec un tap-tap régulier et rassurant de monture bien dressée, prête à obéir à la moindre sollicitation.
Le tableau avait quelque chose d’apocalyptique, avec cet ange noir, venant se venger au travers du temps et de l’espace, du mal qu’il avait enduré.
― Baissez votre arme ou je tire, cria Rudi, les deux mains crispées sur son pistolet, à dix mètres derrière le dos de Griete. Celle-ci ne se retourna même pas. Un vague mouvement du casque indiqua qu’elle le regardait dans le rétroviseur. Puis, elle revint vers Haiderer, armant le chien du pistolet d’un mouvement ostensible du pouce. Il y eut comme un petit clic anodin, qui fit se mettre en boule le chef du gouvernement autrichien, comme un hérisson peureux.
― Griete, ma Griete, ne fais pas ça…
Luis avançait vers elle et avait dépassé Rudi qui tenta de le retenir par la manche. D’un mouvement d’épaule, celui-ci se débarrassa de sa veste et la laissa dans la main de Rudi, totalement décontenancé.
Le mouvement du casque avait été plus vif, et regardait dans le rétroviseur avec attention. Luis ne voyait que la visière fumée dont aucun trait de visage ne filtrait. Il fixa à son tour le rétroviseur de la moto et s’efforça d’avancer afin qu’elle continue à le voir sous le même angle.
« Si je la vois, elle me voit également… »
― Reste en dehors de ça, Luis. Je ne suis pas Griete, et je ne suis pas la femme que tu as connue. Celle que tu as connue n’a jamais existé. Elle est imaginaire et mort née. Va-t-en, Luis. Tu ne peux rien.
― Alors, il faudra que tu me tues, aussi. Parce que vivre sans toi m’est impossible. Tu sais ce que je vais faire ? Je vais approcher de toi, doucement, et je vais prendre ton pistolet. Pour m’en empêcher, il faudra que tu me tires dessus. Je ne crois pas que tu es la tueuse que tu prétends être. C’est Petra qui est morte, pas Griete. Griete est une renaissance au contraire.
― Luis, revenez, vous allez vous faire tuer.
Rudi était dans tous ses états, car Luis était dans sa ligne de mire et l’empêchait de tirer sur Griete. Il savait qu’il serait obligé de tirer pour la tuer sur le coup. La blesser ne ferait que déclancher une fusillade dans laquelle la première victime serait Haiderer.
― Je ne sais pas si je vais me faire tuer. Quelle importance… répondit-il.
― Luis, pour la dernière fois, tête de mule, barres-toi !
― Ah ! Enfin, je te retrouve, ironisa Luis.
Il parvint à hauteur de la femme, et avec une extrême lenteur, avança sa main vers la main gantée qui tenait le pistolet.
Rudi n’en revenait pas. Il commença à y croire, et abaissa son arme, de peur de blesser Luis qui semblait arriver à ses fins.
Un violent coup de crosse lui déchira une partie de la mâchoire, et Luis se retrouva dans la même position qu’Haiderer, par terre en train d’essayer de reprendre ses esprits, un goût de sang envahissant sa bouche.
Rudi se remit en position et s’apprêta à tirer. Mais Griete avait bougé sur sa moto, et se tenait désormais de profil. Dans cette position, Rudi ne pouvait atteindre aucune partie vitale et tuer la femme. Il ne pouvait risquer de tirer le premier avec, comme résultat final, une belle hécatombe sont il serait tenu pour responsable.
Il jurait entre ses dents et maudissait ce français qui jouait les héros romantiques. Il fallait qu’il attende que les réjouissances commencent avant de faire quoi que ce soit.
« Ne pas être responsable de la tuerie ! »
― Ne tirez pas, Rudi !
Luis, étourdi par le coup que lui avait porté sa compagne, tentait encore de calmer le jeu.
― Griete, souviens-toi des enseignements de Rosa Luxemburg. Tu es en contradiction avec ses principes. Elle n’a jamais dit de tuer qui que ce soit.
― Qu’est-ce que tu connais aux principes de Rosa Luxemburg. Au nom de quoi tu te permets de la citer, hurla Griete en relevant la visière de son casque, et faisant enfin voir son visage pour la première fois.
Elle était en larmes et avait son air buté des jours de grandes colères. Son bras n’avait pas bougé d’un millimètre. Elle visait toujours Haiderer, qui se répandait en larmoiements baveux sur le marbre crème de l’escalier somptueux de la Bibliothèque nationale.
― « La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. »
Un sanglot parcourut le visage dévasté et grimaçant de Griete. Luis se releva péniblement. Elle l’avait bien sonné. Les deux mains en appui sur les genoux, il luttait contre le vertige. Malgré la douleur qui lui vrillait le bas du visage, Luis parvint encore à articuler :
― C’est fini, Griete. C’est fini.
Elle avait relevé le canon de son arme pour le ramener vers sa gorge, juste sous le casque. Luis comprit trop tard ce qu’elle allait faire. Avec la force du désespoir, il plongea sur la moto, déséquilibrant Griete par la même occasion.
Le coup de feu claqua, sec et définitif.
Luis se retrouva étendu sur le corps de sa femme. Il avait senti la brulure du tir, l’odeur de la poudre tandis qu’ils chutaient.
Elle ne bougeait plus. Luis ne le croyait pas.
« Si près du but, pour tout rater… ».
Pour la seconde fois en quelques semaines, il revivait l’horreur de la mort de Griete. Son pistolet avait glissé sur le sol, deux mètres plus loin. Rudi s’était aussitôt précipité, accompagné des services de sécurité qui étaient restés en arrière.
― Griete, ma Griete, pourquoi ?
Luis la serrait compulsivement dans ses bras en se lamentant, tentant de ranimer une flamme de vie dans le corps de l’être aimé.
― Tu me fais mal, idiot. Et enlèves-moi cette putain de moto qui me broie les jambes…
09:45 Publié dans Les aigles de Vienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, ecriture, litterature, polar












